Tuer le gros bon sens
Heureusement, ces procédés appartiennent en grande partie à l’histoire. Il en est cependant resté un résidu dans nos mémoires, dans notre façon de percevoir la politique. Nos dépouilles modernes ne sont rien d’autre que ce qu’on appelle le «gros bon sens». Ce gros bon sens est à distinguer du simple bon sens, qui n’est que l’application de solutions réfléchies et éprouvées à certains problèmes. Le gros bon sens est autre chose. C’est croire que le citoyen moyen, s’il était propulsé aux échelons supérieurs de la hiérarchie publique, saurait trouver des remèdes simples qui ont échappé aux administrateurs les plus brillants. C’est l’idée que tout problème a une solution facile, qui se peut trouver rapidement et appliquer sans trop de douleur. C’est, enfin, l’idée que la logique commune peut venir à bout des problèmes les plus compliqués sans l’aide d’un raisonnement poussé, seulement en appelant à des critères donnés d’avance et infaillibles.
Les inconvénients d’une telle façon de penser sautent aux yeux. La foi dans le gros bon sens conduit à une méfiance systématique envers les décisions prises par les gestionnaires publics. Toute analyse est remise en question, toute mesure est jugée avec scepticisme et dénoncée. Il se dégage un climat de cynisme qui empoisonne le climat social, qui étouffe toute passion ou démonstration spontanée. De même, le gros bon sens s’exerce au détriment de l’autorité. Il mène à ce que l’on n’accorde aucune créance aux hommes dont le jugement est garanti par une longue expérience, et à se fier à des individus médiocres et neufs qui font toutes sortes de promesses sans connaître ce dont ils parlent. Le gros bon sens favorise le remplacement continuel du personnel politique, là où un fonctionnement efficace exigerait de la stabilité.
Contrairement à ce qu’on laisse entendre, la politique n’est pas un lieu que tous peuvent investir à leur guise. On se moquerait d’un citoyen qui voudrait en apprendre à un médecin sur l’opération qu’il doit effectuer. Cela est aussi vrai au sujet de l’État. En même temps que la société devenait plus complexe, la sphère politique aussi s’est spécialisée, et l’époque n’est plus où le dernier membre d’un parti politique pouvait mériter un poste administratif et réaliser un travail décent. Aujourd’hui, la décision politique demande des facultés intellectuelles sérieuses, affinées par une longue expérience. Notre société se porterait mieux si la population voulait le reconnaître, et porter un respect plus grand envers ses dirigeants. Cela ne signifie pas une soumission inconditionnelle, seulement de ne pas mettre toute opinion en cause, de croire dans la bonne foi et les capacités de ceux qui nous gouvernent. Certes, il n’est pas paradoxal d’affirmer ceci: tout en valorisant le bon sens, il faut tuer le gros bon sens.


