Le Bourgeois hautain

lundi, novembre 30, 2009

Tuer le gros bon sens

La fonction publique américaine a longtemps été administrée selon le système des dépouilles. Après avoir remporté une campagne présidentielle, un candidat avait l’habitude de licencier les fonctionnaires qui servaient sous l’administration précédente et d’installer ses hommes de confiance aux postes névralgiques. Un tel système reposait sur la conviction que l’expérience acquise était une chose secondaire, que les emplois dans la fonction publique n’exigeaient pas un tel degré de compétence qu’ils ne puissent être occupés par des individus moyens. De tout aussi bons résultats seraient obtenus avec des travailleurs enthousiastes et dévoués à un parti.

Heureusement, ces procédés appartiennent en grande partie à l’histoire. Il en est cependant resté un résidu dans nos mémoires, dans notre façon de percevoir la politique. Nos dépouilles modernes ne sont rien d’autre que ce qu’on appelle le «gros bon sens». Ce gros bon sens est à distinguer du simple bon sens, qui n’est que l’application de solutions réfléchies et éprouvées à certains problèmes. Le gros bon sens est autre chose. C’est croire que le citoyen moyen, s’il était propulsé aux échelons supérieurs de la hiérarchie publique, saurait trouver des remèdes simples qui ont échappé aux administrateurs les plus brillants. C’est l’idée que tout problème a une solution facile, qui se peut trouver rapidement et appliquer sans trop de douleur. C’est, enfin, l’idée que la logique commune peut venir à bout des problèmes les plus compliqués sans l’aide d’un raisonnement poussé, seulement en appelant à des critères donnés d’avance et infaillibles.

Les inconvénients d’une telle façon de penser sautent aux yeux. La foi dans le gros bon sens conduit à une méfiance systématique envers les décisions prises par les gestionnaires publics. Toute analyse est remise en question, toute mesure est jugée avec scepticisme et dénoncée. Il se dégage un climat de cynisme qui empoisonne le climat social, qui étouffe toute passion ou démonstration spontanée. De même, le gros bon sens s’exerce au détriment de l’autorité. Il mène à ce que l’on n’accorde aucune créance aux hommes dont le jugement est garanti par une longue expérience, et à se fier à des individus médiocres et neufs qui font toutes sortes de promesses sans connaître ce dont ils parlent. Le gros bon sens favorise le remplacement continuel du personnel politique, là où un fonctionnement efficace exigerait de la stabilité.

Contrairement à ce qu’on laisse entendre, la politique n’est pas un lieu que tous peuvent investir à leur guise. On se moquerait d’un citoyen qui voudrait en apprendre à un médecin sur l’opération qu’il doit effectuer. Cela est aussi vrai au sujet de l’État. En même temps que la société devenait plus complexe, la sphère politique aussi s’est spécialisée, et l’époque n’est plus où le dernier membre d’un parti politique pouvait mériter un poste administratif et réaliser un travail décent. Aujourd’hui, la décision politique demande des facultés intellectuelles sérieuses, affinées par une longue expérience. Notre société se porterait mieux si la population voulait le reconnaître, et porter un respect plus grand envers ses dirigeants. Cela ne signifie pas une soumission inconditionnelle, seulement de ne pas mettre toute opinion en cause, de croire dans la bonne foi et les capacités de ceux qui nous gouvernent. Certes, il n’est pas paradoxal d’affirmer ceci: tout en valorisant le bon sens, il faut tuer le gros bon sens.

mercredi, novembre 25, 2009

La somnambule

Si, fatigué, ne pouvant trouver le sommeil,
Vous étiez hier descendu dans la nuit noire,
Vous auriez reconnu, circulant au hasard,
Une femme, somnambule, allant droit devant elle.

Ses traits tirés par l’âge et la mélancolie,
Dans l’ombre, paraissaient étonnamment sereins.
Elle souriait, dansait, et même battait des mains,
Ses lèvres fredonnaient une douce mélodie.

Elle avançait sans rien savoir de son chemin,
Il lui suffisait d’aller, de ne reculer pas,
Aveugle aux abîmes qui s’ouvraient sous ses pas,
Insensible aux affres qui l’attendaient demain.

Et puis vous auriez vu, spectacle magistral,
Une foule de spectres se masser dans son dos,
Suivre ses directions, sans un bruit, sans un mot,
Ainsi que la troupe qui suit son général.

L’aimable somnambule, obviant aux obstacles,
Se tirait par miracle de tout embarras,
Ses fidèles, moins chanceux, moins adroits,
Tombaient partout, dans une horrible débâcle.

Qu’est-ce que le progrès? Une vaine chimère
Qui se précipite au désastre les yeux clos;
Qui prépare le mieux, sans en compter les maux,
Et va droit devant, sans un regard derrière.

Gagner une guerre

La guerre en Afghanistan est mal engagée. Du moins est-ce le constat de plusieurs figures politiques et militaires importantes, parmi lesquelles le président Barack Obama lui-même. Selon l’avis général, l’appui à la guerre en Afghanistan est une cause perdante: l’insurrection talibane ne peut être vaincue, et toute obstination à poursuivre le conflit et à refuser de traiter avec l’ennemi ne ferait qu’alourdir le bilan des pertes de vies humaines.

Un tel pessimisme est remarquable en soi. Pourtant, la coalition de l’OTAN compte sur la participation de quelques-unes des plus grandes puissances économiques et militaires de la planète, soit les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, le Canada et l’Italie, en plus de nombreuses nations européennes. Les soldats de ces pays possèdent un armement extrêmement sophistiqué, qui leur assure une puissance de feu incomparable et la maîtrise absolue des airs. L’environnement dans lequel ils se trouvent ne leur est pas résolument hostile: ils se battent aux côtés du gouvernement légitime et d’une armée nationale afghane qui représente 100 000 hommes, un nombre plus grand que les effectifs totaux des talibans et de leurs alliés. L’adversaire est bien financé, il possède un armement moderne, mais il ne peut rivaliser face à un tel concours de forces. En théorie, du moins.

Dans des circonstances aussi avantageuses, comment expliquer que les troupes occidentales s’enlisent? La cause fondamentale réside dans la réticence des pays de l’OTAN à consentir des sacrifices importants. Le nombre de troupes dépêchées en Afghanistan n’est pas suffisant pour restaurer l’ordre. Un pays de plus de 30 millions d’habitants, le Canada, ne possède pas plus de 3 000 hommes au combat. À l’inverse, lors de la Seconde Guerre mondiale, plus d’un million d’hommes s’étaient enrôlés sous les drapeaux alors que la population canadienne ne dépassait pas 11 ou 12 millions de personnes. Cette comparaison, naturellement extrême, n’en suffit pas moins à démontrer la pauvreté des moyens mis en place par le Canada pour s’assurer d’un succès. Trop peu nombreux, les soldats occidentaux ne peuvent assurer une présence massive dans les territoires conquis: il leur faut se retrancher dans la sécurité de leurs camps et, lorsqu’ils s’emparent d’un village taliban, risquer de le perdre peu de temps après faute d’hommes pour le surveiller.

La détermination des pays de l’Ouest est également beaucoup trop chancelante, beaucoup trop incertaine. Les talibans ne se battraient pas avec un tel désespoir s’ils savaient devoir affronter un opposant déterminé à se maintenir en place jusqu’à la victoire finale. Or, toute perte de vie humaine est accueillie avec émotion au pays et suscite des débats jusque dans les assemblées parlementaires. Les gouvernements sont sensibles aux mouvements de leur opinion publique et s’efforcent tous de limiter leurs pertes, en retirant leurs troupes des régions les plus dangereuses ou en quittant l’Afghanistan, tout simplement. Cette attitude défaitiste confère une supériorité psychologique majeure aux insurgés: dans toute bataille, celui qui remporte la mise est celui qui conserve le terrain à la fin du jour.

Les modalités d’intervention en Afghanistan reposent par ailleurs sur des prémisses erronées. Pour les chefs politiques américains et européens, soucieux de ne pas irriter leur opinion publique en faisant des victimes dans la population civile, il semble que le scénario idéal serait une guerre dans laquelle il n’y aurait aucun mort. On s’efforce donc, par des efforts de conciliation, de se gagner l’estime des Afghans, on perd des opportunités de frapper et de faire mal à l’ennemi taliban. Un haut-gradé de l’armée allemande est menacé d’un procès pour crime de guerre après avoir ordonné de bombarder un convoi de talibans où des civils se trouvaient.

Les talibans ne sont pas retenus par de tels scrupules. Envers la population civile, ils usent de pratiques cruelles. Face aux unités étrangères, ils emploient tous les moyens à leur disposition pour infliger un maximum de pertes. En présence d’intentions si contraires, il n’est pas surprenant que les talibans soient ceux qui gagnent du terrain. Ils terrorisent les villages qui accueillent les soldats de l’OTAN, tandis que les soldats occidentaux n’osent pas punir les villages qui fraternisent avec les talibans. Puisque les armées de l’OTAN manquent d’hommes, il est donc peu surprenant que les Afghans préfèrent se soumettre aux talibans.

Cette timidité de nos soldats est préoccupante. Le propre d’une guerre est le recours à la violence. Lorsque l’ennemi opte pour l’escalade de cette violence, ne pas le suivre dans cette voie relève de l’aveuglement. On ne peut conduire une guerre civilisée avec un ennemi qui ne l’est pas, on ne peut pas faire une guerre propre lorsque l’ennemi est brutal et sans merci. Si nous souhaitons garder la main haute en Afghanistan, il faudra tôt ou tard employer des mesures plus fermes: des opérations musclées, la punition des populations civiles qui pactisent avec les talibans, et la chasse des combattants ennemis dans les pays voisins si nécessaire. Ne pas le faire renforce l’ennemi et expose inutilement la vie de nos compatriotes.

On met souvent en opposition les défenseurs et les partisans de la guerre en Afghanistan. Il faudrait formuler les termes du débat autrement. La poursuite de cette guerre est concevable si l’on décide enfin de la mener jusqu’à la victoire, et si l’on admet que cette victoire passe par une augmentation des sacrifices consentis et par le durcissement des méthodes d’occupation du sol afghan. Si le Canada n’est pas prêt à accepter ces termes, il devrait rapatrier ses soldats et mettre fin à une intervention qui affaiblit sa puissance et mine sa crédibilité sur le plan international.

dimanche, novembre 22, 2009

Le sarcasme

Le sarcasme remplit les éditoriaux. Il infeste les courriers des lecteurs. Il coule en de longues cascades fumantes dans les tribunes téléphoniques. Le sarcasme est le langage du jour. C’est le langage de ces personnes qui, se sentant peu de convictions solides, ne veulent en reconnaître aucune aux autres. C’est le langage de ces personnes satisfaites qui veulent terrasser leur interlocuteur plutôt que de discuter avec lui, de ces personnes trop certaines de leur opinion pour la soumettre à la critique et trop orgueilleuses pour supposer que leur adversaire est digne d’estime. Le sarcasme est le langage qui convient aux sociétés modernes.

La popularité du sarcasme vient de ce qu’on le confond trop volontiers avec l’intelligence. Le sarcasme peut effectivement contenir une part de génie, s’il est manié par un esprit cultivé qui fait reposer ses attaques sur tout un arrière-plan de connaissances. Il devient tout le contraire de l’intelligence, toutefois, s’il ne sert qu’à discréditer la proposition adverse, sans rien lui substituer de meilleur. Il est vrai également que l’usage du sarcasme confère un sentiment de puissance à celui qui l’utilise. De ce fait qu’il corrode les bases d’une entente et ridiculise le jugement d’autrui, il rend vaine la moindre tentative de réponse. Le sarcasme est une arme qui rend tout bras invincible, toute forteresse inexpugnable.

C’est une arme à deux tranchants, cependant. Parce qu’il ne veut que couvrir l’ennemi de honte, le sarcasme cristallise les positions plutôt que de les rapprocher. Il rend impossible les conditions d’une conversation rigoureuse et civile. Les camps en présence se retranchent sur leurs positions, ils s’invectivent mutuellement et ne savent trouver de terrain d’entente. Il n’est pas étonnant que les débats publics dégénèrent si souvent aujourd’hui. L’atteinte d’un consensus suppose une bonne foi mutuelle, alors que le sarcasme nie cette bonne foi chez l’autre. Il fait plutôt triompher une logique d’affrontement: il doit y avoir un gagnant et un perdant, et le gagnant est celui qui parvient à faire mal paraître l’autre. C’est d’ailleurs pourquoi le sarcasme se retourne si souvent contre celui qui en fait usage. Un poète français justement admiré suggérait de ne jamais se moquer que des individus qu’on sait plus faibles que soi, et d’épargner les adversaires plus coriaces: avec eux, il vaut mieux se trouver des intérêts communs. Dangereux, le sarcasme doit être manipulé avec prudence.

La faiblesse du sarcasme réside tout entière en ceci: il n’a pas le pouvoir de rien construire. Tout ce qu’il accomplit est d’abaisser, il nivelle et détruit. C’est l’une des différences fondamentales entre les esprits supérieurs et les esprits secondaires que les premiers savent créer, alors que les seconds récriminent sans cesse. Pour faire œuvre durable, l’artiste et l’homme d’État doivent croire, ils doivent suivre un idéal positif et élevé. Pour communiquer une vérité, ils font appel au cœur et s’expriment dans une langue épurée et noble. Il n’y a pas d’autre façon d’attirer à soi, pas d’autre façon de convaincre.

mercredi, novembre 18, 2009

La détresse de l'option souverainiste

L’occasion est belle, avec la parution de l’essai de Jacques Parizeau, de discuter de souveraineté. C’est un débat qui ne reviendra plus très souvent.

Ce qui est frappant, en effet, est le peu de place de la cause souverainiste dans les médias québécois. Les tenants de la souveraineté du Québec sont non seulement incapables d’obtenir de la publicité en sa faveur, ils y ont le plus souvent renoncé. Au lendemain du référendum de 1995, il paraissait évident à tous les yeux – on le constate en relisant les articles parus à cette époque – que le Canada ne pourrait pas éviter une révision profonde de sa constitution, que la désaffection des Québécois était trop massive pour que la fédération ne change pas radicalement. Or, non seulement ce débat constitutionnel ne s’est jamais produit, mais il n’en est plus même question. Aujourd’hui, tout ce qui se rapporte à la place du Québec dans le Canada est accueilli avec lassitude dans l’opinion. Les politiciens souverainistes sont élus en dépit de cette appartenance et non à cause d’elle. À la génération de dirigeants qui défendaient la souveraineté et qui se sont retirés après l’échec de 1995, aucune ne s’est substituée véritablement.

Que s’est-il passé? Il est difficile de l’expliquer clairement. Ce retrait de l’option souverainiste est peut-être l’un des reflets du vieillissement de la population québécoise, qui perd sa faculté de s’enthousiasmer et de rêver de grands projets en même temps qu’elle prend de l’âge. Surtout, il semble que la cause souverainiste s’est assoupie trop longtemps pour pouvoir jamais s’éveiller. Après 1995, tandis que d’autres enjeux dominaient le débat public, la souveraineté a été évacuée dans l’attente d’un moment plus propice. Seulement, il y a trop longtemps que ce sommeil dure. La société québécoise s’est transformée profondément, tandis que les arguments en faveur de la souveraineté sont demeurés les mêmes, et lorsque, périodiquement, quelque nostalgique s’efforce de ressusciter le débat national de l’abîme où il est enfoui, il réalise avec stupeur que l’outil qu’il a dans les mains – ne lui permet plus du tout d’expliquer les problèmes qui affectent la société québécoise, et encore moins de les résoudre.

Depuis quelques années, les arguments sur la souveraineté ont peu évolué. Ce sont les mêmes lieux communs sans cesse ressassés, ces métaphores de l’enfant qui est maintenant prêt à se libérer de sa tutelle, qui n’expliquent pas d’ailleurs ce que la société québécoise a en commun avec un enfant. En revanche, la souveraineté n’a toujours pas un contenu précis et il est impossible de savoir de quelle façon un État québécois serait mieux placé pour apporter des solutions harmonieuses au déclin de la langue française, à l’intégration des immigrants ou au problème de l’endettement, toutes choses qui relèvent déjà des compétences du gouvernement provincial. Il est révélateur que le Parti Québécois ne soit pas parvenu à définir une position précise et satisfaisante par rapport à la question des accommodements raisonnables.

Le nationalisme n’est pas une solution dépassée, ses succès dans le reste du monde en font foi. Cependant, il semble bien qu’il soit une solution dépassée pour le Québec. Le temps est passé où les forces politiques québécoises se divisaient sur la question nationale, et, en ce sens, le moment d’un réalignement politique n’est peut-être pas éloigné. Bien sûr, les Québécois ne cesseront pas pour autant d’être fiers de leur patrie et de revendiquer cette fierté. Il deviendra cependant de plus en plus dur de les mobiliser pour traduire cette fierté en revendication politique.


* J'ajoute à part moi que je lirai le livre de M. Parizeau avec plaisir et que la souveraineté peut encore aujourd'hui être une possibilité désirable pour les Québécois, pour peu que l'on renouvelle son discours et son contenu.

lundi, septembre 07, 2009

Les ours polaires

Deux ours polaires se réveillèrent surpris,
En trouvant un pays qu’ils ne reconnaissaient point.
Des hommes avaient planté au cours de la nuit
Une forêt immense de drapeaux canadiens.

Le gouvernement, par un brillant coup d’éclat,
Avait voulu raffermir son autorité
Sur ce vaste royaume de glace et de froid
Que ses voisins ne cessaient de lui réclamer.

L’un des ours ne voulut pas celer sa colère:
«Quoi! fit-il marri, supporter un tel affront!
Accepter sans un mot qu’on vole notre terre,
Quand il ne se voit homme dans les environs?

«Messieurs les humains, est-ce assez d’un drapeau
Et d’un navire qu’on aperçoit une fois l’an,
Pour dire ce pays vôtre? et n’allez-vous bientôt
En laisser la jouissance à ses modestes habitants?»

Ayant peu d’envie de provoquer une querelle,
Le second ours gardait le silence, prudent.
La scène qu’il contemplait était pourtant de celles
Qui faisaient naître en lui un patriotisme fervent.

Il faut qu’un peuple soit puissant, assurément,
Pour s’afficher jusque dans ces lieux désolés,
Se disait le féroce animal, exultant
D’appartenir à une nation si distinguée.

À l’ombre du drapeau, il rêvait de grandeur.
L’ennemi peut venir, il ne passera pas:
Le pays est hérissé de vaillants défenseurs,
Qui empliront le ciel du bruit de leurs exploits.

mardi, février 10, 2009

Les Français sont-ils arrogants?

Alors, est-ce que c'est le cas? La réponse est non. Sans doute, il y a des exceptions, mais ce paragraphe n'a pas d'autre visée que le général. Les Français forment un peuple affable et courtois, et sitôt que l'on dit être Québécois, on est en droit à s'attendre à toutes sortes d'effusions aimables de leur part. Lorsque les Français disent raffoler de l'accent "canadien", il n'y a pas un soupçon de malice ou de complaisance qui perce dans leur voix. Leur entretien est rapide et léger, généralement très engageant, et sans affectation de supériorité: loin de prétendre à une quelconque hauteur, loin de se voir sur un piédestal, les Français ne se privent pas de critiquer les défauts de leur propre patrie, et plusieurs s'interrogent sur la possibilité d'émigrer outre-Atlantique. Leur connaissance sur le Québec n'est pas si grande qu'on le voudrait, parfois ils ne sont pas sensibles à ce qui fait la différence entre le Québec et le Canada; mais la chose éveille leur intérêt, et ils reçoivent les explications qu'on leur prodigue avec une patience exemplaire.

D'où vient le préjugé d'arrogance qu'on attribue aux Français, alors? Rien à voir avec la boutade de Voltaire. Possiblement de leur façon d'échanger, plutôt. Tandis que les Québécois parlent avec des manières et un ton familiers, les Français s'expriment avec plus de formes, ils emploient un langage recherché et aussi plus élégant. Orateurs prolixes, ils ne détestent pas par ailleurs faire l'étalage de leurs connaissances, de sorte qu'ils finissent parfois par occuper tout l'espace. Un Québécois qui les côtoie peut s'en sentir abaissé d'une certaine façon , et de là à accuser les Français de prétention, la marche n'est pas haute. Plusieurs la franchissent.

dimanche, février 08, 2009

L'utilité de la religion

Attaquée partout, il fallait un non-croyant pour restaurer la religion du piédestal dont on l’a précipitée. À côté des crimes qu’on lui impute parfois à tort, la religion a rendu à l’humanité des services distingués, dont il faut lui rendre grâce si l’on se veut réconcilier avec notre passé. La religion a inspiré aux hommes nos prédécesseurs des monuments et des entreprises grandioses, devant lesquels notre œil admiratif s’incline avec admiration. Pour élever ces temples, les forces vacillantes de la volonté humaine n’auraient pas suffi: il fallait un aiguillon divin, la pensée qu’un être supérieur nous observe et consigne nos pensées bonnes et mauvaises en vue des les récompenser ou de les punir. D’autre part, la religion a constitué à tous les âges l’institution la plus stable et la plus durable, vers laquelle les hommes se sont tournés dans les périodes les plus sombres afin d’y recueillir la consolation et l’espoir, sentiments nécessaires au repos de l’homme. Elle a conféré une légitimité accrue à des pouvoirs chancelants, permettant d’instaurer la paix là où l’anarchie n’aurait trouvé aucune borne; et tous les pouvoirs ne sont pas mauvais.

La religion apprend aux hommes à modérer leurs passions et à contenir la sphère de ce qu’ils estiment possible ou souhaitable. Il n’est pas vrai que là où la religion est observée fidèlement, la violence est courante: dans le dernier siècle, les régimes les plus meurtriers – nazisme, communisme, maoïsme – se sont tous caractérisés par un refus catégorique des religions instituées. La religion est en elle-même contraire à la violence, dans la mesure où elle enseigne à voir dans autrui un égal. C’est ainsi que dans l’Amérique coloniale, ce sont des prêtres qui ont été les premiers à défendre les droits naturels des populations indigènes. Il est facile de faire la liste des guerres de religion dont l’histoire est remplie, sans voir que les religieux sont aussi les premiers à appeler à la réconciliation entre les croyances. Le présent pape ainsi que le précédent ont multiplié les voyages dans le monde afin de promouvoir un message de paix avec l’Islam.

Et qui a dit que la religion est contraire à la recherche scientifique? Longtemps, la science est apparue aux chercheurs comme le moyen de sonder la perfection divine à travers une connaissance plus approfondie de la nature. À l’époque de Galilée, les Jésuites formaient un ordre extrêmement respecté pour son érudition dans les sciences et les mathématiques, et le rôle des clercs comme dépositaires du savoir pendant le Moyen-âge est connu. La religion n’exclut pas davantage l’intelligence, elle n’est pas comme on aime à le prétendre le fait d’âmes faibles. Des hommes et des femmes que leur renommée indique à notre vénération n’ont pas fait mystère de leurs croyances religieuses: des esprits éclairés comme Descartes ou La Bruyère, des conservateurs comme Burke et Chateaubriand, des républicains comme Victor Hugo, plus près de nous des libéraux comme Claude Ryan ou Barack Obama. Cette foi n’était pas aveugle, elle était la somme d’expériences et de réflexions d’une incommensurable richesse. La religion n’est pas une aberration, et son retour au-devant de l’actualité alors qu’on la croyait disparue montre qu’elle répond à un besoin pressant chez l’homme, le souci d’obtenir une réponse cohérente et raisonnable aux questions qu’il se pose sur son état. «L’incrédulité est un accident, a écrit Tocqueville; la foi seule est l’état permanent de l’humanité.»

La religion est pareille à un monument. Lorsque, penseurs du XXIe siècle, nous passons devant elle comme le voyageur qui vogue sur le Nil voit les pyramides immobiles passer devant lui, songeons à nous découvrir. C’est une noble création humaine que nous laissons derrière nous.