Gagner une guerre
Un tel pessimisme est remarquable en soi. Pourtant, la coalition de l’OTAN compte sur la participation de quelques-unes des plus grandes puissances économiques et militaires de la planète, soit les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, le Canada et l’Italie, en plus de nombreuses nations européennes. Les soldats de ces pays possèdent un armement extrêmement sophistiqué, qui leur assure une puissance de feu incomparable et la maîtrise absolue des airs. L’environnement dans lequel ils se trouvent ne leur est pas résolument hostile: ils se battent aux côtés du gouvernement légitime et d’une armée nationale afghane qui représente 100 000 hommes, un nombre plus grand que les effectifs totaux des talibans et de leurs alliés. L’adversaire est bien financé, il possède un armement moderne, mais il ne peut rivaliser face à un tel concours de forces. En théorie, du moins.
Dans des circonstances aussi avantageuses, comment expliquer que les troupes occidentales s’enlisent? La cause fondamentale réside dans la réticence des pays de l’OTAN à consentir des sacrifices importants. Le nombre de troupes dépêchées en Afghanistan n’est pas suffisant pour restaurer l’ordre. Un pays de plus de 30 millions d’habitants, le Canada, ne possède pas plus de 3 000 hommes au combat. À l’inverse, lors de la Seconde Guerre mondiale, plus d’un million d’hommes s’étaient enrôlés sous les drapeaux alors que la population canadienne ne dépassait pas 11 ou 12 millions de personnes. Cette comparaison, naturellement extrême, n’en suffit pas moins à démontrer la pauvreté des moyens mis en place par le Canada pour s’assurer d’un succès. Trop peu nombreux, les soldats occidentaux ne peuvent assurer une présence massive dans les territoires conquis: il leur faut se retrancher dans la sécurité de leurs camps et, lorsqu’ils s’emparent d’un village taliban, risquer de le perdre peu de temps après faute d’hommes pour le surveiller.
La détermination des pays de l’Ouest est également beaucoup trop chancelante, beaucoup trop incertaine. Les talibans ne se battraient pas avec un tel désespoir s’ils savaient devoir affronter un opposant déterminé à se maintenir en place jusqu’à la victoire finale. Or, toute perte de vie humaine est accueillie avec émotion au pays et suscite des débats jusque dans les assemblées parlementaires. Les gouvernements sont sensibles aux mouvements de leur opinion publique et s’efforcent tous de limiter leurs pertes, en retirant leurs troupes des régions les plus dangereuses ou en quittant l’Afghanistan, tout simplement. Cette attitude défaitiste confère une supériorité psychologique majeure aux insurgés: dans toute bataille, celui qui remporte la mise est celui qui conserve le terrain à la fin du jour.
Les modalités d’intervention en Afghanistan reposent par ailleurs sur des prémisses erronées. Pour les chefs politiques américains et européens, soucieux de ne pas irriter leur opinion publique en faisant des victimes dans la population civile, il semble que le scénario idéal serait une guerre dans laquelle il n’y aurait aucun mort. On s’efforce donc, par des efforts de conciliation, de se gagner l’estime des Afghans, on perd des opportunités de frapper et de faire mal à l’ennemi taliban. Un haut-gradé de l’armée allemande est menacé d’un procès pour crime de guerre après avoir ordonné de bombarder un convoi de talibans où des civils se trouvaient.
Les talibans ne sont pas retenus par de tels scrupules. Envers la population civile, ils usent de pratiques cruelles. Face aux unités étrangères, ils emploient tous les moyens à leur disposition pour infliger un maximum de pertes. En présence d’intentions si contraires, il n’est pas surprenant que les talibans soient ceux qui gagnent du terrain. Ils terrorisent les villages qui accueillent les soldats de l’OTAN, tandis que les soldats occidentaux n’osent pas punir les villages qui fraternisent avec les talibans. Puisque les armées de l’OTAN manquent d’hommes, il est donc peu surprenant que les Afghans préfèrent se soumettre aux talibans.
Cette timidité de nos soldats est préoccupante. Le propre d’une guerre est le recours à la violence. Lorsque l’ennemi opte pour l’escalade de cette violence, ne pas le suivre dans cette voie relève de l’aveuglement. On ne peut conduire une guerre civilisée avec un ennemi qui ne l’est pas, on ne peut pas faire une guerre propre lorsque l’ennemi est brutal et sans merci. Si nous souhaitons garder la main haute en Afghanistan, il faudra tôt ou tard employer des mesures plus fermes: des opérations musclées, la punition des populations civiles qui pactisent avec les talibans, et la chasse des combattants ennemis dans les pays voisins si nécessaire. Ne pas le faire renforce l’ennemi et expose inutilement la vie de nos compatriotes.
On met souvent en opposition les défenseurs et les partisans de la guerre en Afghanistan. Il faudrait formuler les termes du débat autrement. La poursuite de cette guerre est concevable si l’on décide enfin de la mener jusqu’à la victoire, et si l’on admet que cette victoire passe par une augmentation des sacrifices consentis et par le durcissement des méthodes d’occupation du sol afghan. Si le Canada n’est pas prêt à accepter ces termes, il devrait rapatrier ses soldats et mettre fin à une intervention qui affaiblit sa puissance et mine sa crédibilité sur le plan international.


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