Le Bourgeois hautain

dimanche, octobre 26, 2008

Le monde politique a besoin de transfuges

Avec le passage d’André Riedl et de Pierre Michel Auger dans le camp libéral, le débat public a de nouveau surgi sur la question de savoir s’il est politiquement légitime que des députés fassent défection d’un groupe parlementaire à un autre, lorsque l’on sait que les électeurs s’expriment le plus souvent en faveur du chef et du parti et non pour le député lui-même. De fait, les transfuges ont très mauvaise presse. Ils sont qualifiés de traîtres et de peureux, ils sont accusés d’être des opportunistes qui ne se soucient que de leur carrière politique aux dépens des préférences de leurs commettants. Selon les personnes, cette opinion est fondée ou elle ne l’est pas: néanmoins, dans tous les cas, il est important que les élus puissent librement choisir leur couleur politique pour que nos institutions démocratiques fonctionnent adéquatement. Je m’explique.

Dans le système politique britannique, les simples députés ont des responsabilités très minces lorsqu’ils ne possèdent pas le poste de ministre: toutes les tentatives de leur accorder un rôle plus important, à commencer par les commissions parlementaires, ont eu un succès mitigé. Il existe une discipline très forte au sein des partis qui fait en sorte que les députés sont obligés de suivre les directives de leur chef à l’Assemblée: tout écart par rapport à la ligne du parti est reproché aux politiciens comme une erreur potentiellement coûteuse. Dans ces conditions, il est extrêmement difficile pour un élu de faire valoir ses positions personnelles, lorsqu’elles ne concordent pas avec la stratégie officielle de sa formation politique.

Un tel système est tolérable la plupart du temps. Mais si un chef s’obstine à gouverner sans prendre conseil auprès de ses proches (notez bien qu’il n’est pas question ici de Mario Dumont mais de situations générales), s’il adopte soudainement des principes idéologiques qui ne sont pas ceux sur la base desquels il s’est fait élire ou qui menacent la stabilité du pays, il faut que le député ait la chance de traverser la chambre et d’exprimer à son chef, de la manière la plus ferme qui soit, que sa conscience ne lui permet plus de le soutenir. Sans doute, il serait plus honnête que le député se déclare indépendant jusqu’à la prochaine élection. Mais s’il planifie de voter constamment de la même façon qu’un parti adverse et si ce parti lui promet l’investiture à la prochaine échéance électorale, il est dans un sens préférable que le député régularise immédiatement sa position et adopte la bannière du parti adverse. Les électeurs ne seront pas moins bien placés pour valider ou sanctionner sa décision par la suite.

Par ailleurs, il n’y a pas à s’inquiéter: le phénomène des transfuges, de par sa nature, ne peut que demeurer marginal. Le fait de changer de parti constitue un choix coûteux que peu d’élus peuvent se permettre d’accomplir. Il implique de rompre les liens avec une équipe politique dans laquelle on possède des amis nombreux et envers laquelle on possède un attachement affectif durable. Il implique également de joindre une formation adverse dont les membres ne peuvent que nous regarder avec une certaine méfiance et s’opposer à ce que l’on accède à des postes plus prestigieux. À moins d’être une personnalité reconnue, à la manière de Bernard Kouchner en France, il est exceptionnel que des transfuges obtiennent des emplois ministériels. Enfin, passer d’un parti à l’autre suggère que l’on abandonne un système de valeurs cohérent au profit d’un autre; les électeurs sont habituellement peu tolérants envers de pareils procédés. Pour toutes ces raisons, il n’y aura jamais beaucoup de transfuges et il est donc inutile de craindre que cette pratique mine la confiance des électeurs dans notre système politique.