Les baby-boomers
Notre génération, dit-on, est la première dans l’histoire qui devra vivre avec moins de fortune et d’aisance que la précédente. Comme nous l’entendons répétée si souvent, cette phrase. Elle est, évidemment, fausse – d’autres avant nous ont dû souffrir de calamités, la guerre, la famine, des catastrophes écologiques, qui dépassaient largement en gravité l’activité des syndicats – mais ce n’est pas son moindre défaut. Je me suis laissé séduire un temps par cette idée d’une génération des baby-boomers égoïste et jouisseuse, qui aurait compromis les conditions du progrès de nos sociétés en voulant trop rapidement s’adonner aux plaisirs. Aujourd’hui, cette idée me semble aussi fausse qu’hier je la croyais certaine. Elle paraîtra absurde de simplicité, l’explication qui va suivre, et pourtant elle est nécessaire si l’on veut faire taire définitivement cet étonnant verdict qui prétend rendre une génération coupable des ennuis de toute une collectivité.
Avant toute chose, il faut revenir sur le fait qu’une génération n’est guère autre chose qu’une abstraction, et par ailleurs fort imparfaite. Il n’est pas possible de dire en quelle année il faut faire débuter une génération, ni à quel moment elle s’efface pour faire place à une autre. C’est en vain aussi qu’on essaierait d’associer une mentalité spécifique à une génération: chacune est traversée d’une diversité de croyances originales et conflictuelles, aussi grande qu’elle compte d’individus. Une génération n’a rien non plus de statique: les opinions de ses membres changent en même temps qu’eux: il suffit du passage de quelques années, de quelques décennies peut-être pour la rendre méconnaissable, pour faire d’une génération de contestataires des adultes et parents responsables qui conduisent la société avec ordre et efficacité. Ce seul paragraphe devrait suffire à annuler l’accusation que l’on fait porter aux baby-boomers.
Observe-t-on que les enfants d’après-guerre, ce groupe d’hommes et de femmes qui approchent de leur retraite, soient particulièrement paresseux ou incompétents? C’est tout le contraire, et on me reprocherait à juste titre de m’étendre sur la rapidité des découvertes scientifiques, le bon fonctionnement de nos institutions, l’ardeur des employés à leur travail vérifiée par la multiplication des cas d’épuisement, qui sont tous le fait de notre époque. Qui de mes lecteurs, en regardant ses parents, a le sentiment qu’ils appartiennent à une classe indûment privilégiée; qu’ils n’ont pas mérité pleinement tous les bienfaits que leur travail leur a mérité?
Est-il vrai en retour que les conditions d’existence de la génération émergente ne soient pas si bonnes que celles de leurs aînés? Les jeunes de nos jours possèdent presque tous une voiture, dépensent des sommes folles en tenues vestimentaires, en divertissements, et sont malgré tout si ennuyés qu’il leur faut se distraire en voyageant à travers le monde; ces amusements étaient inconnus de nos parents, dont on dit qu’ils ont mieux vécu. D’autre part, les jeunes d’aujourd’hui possèdent-ils des valeurs plus austères que celles de leurs parents? Nullement: ils ne sont pas plus prévoyants, ils ne conçoivent pas plus d’enfants, ils ne sont pas moins enclins aux plaisirs, ils ne sont pas moins avides de sécurité. Lorsque les jeunes se plaignent qu’ils vivront moins bien un jour, lorsqu’ils reprochent aux plus vieux leur tendance au gaspillage, ce n’est pas cette attitude en soi qu’ils condamnent: ce qui transpire est bien plutôt un regret de ne pas pouvoir en faire autant, d’être en quelque sorte arrivé trop tard pour arracher leur part du festin général.
C’est donc se leurrer que de présenter la génération des baby boomers, ainsi que l’ont fait certains, sous la forme d’un intermède fâcheux duquel il reviendrait à présent à une génération mieux avisée de réparer les erreurs. Les torts que l’on peut imputer aux baby boomers ne lui sont pas propres, et ils participent de tendances qui sont appelées à survivre largement à l’influence de la génération qui les a vu se généraliser. On reproche aux baby-boomers de manquer d’initiative et de s’en remettre trop souvent à l’intervention de l’État, et pourtant les jeunes ne font pas autre chose lorsqu’ils défilent dans les rues pour réclamer le gel des frais de scolarité. On pourrait ajouter des exemples de ce type à l’infini.
Tandis que l’on place sur les épaules de nos aînés l’entière responsabilité de cette impression de stagnation qui jette son ombre sur notre temps, tandis qu’on les accuse de s’être accaparés la richesse de la collectivité aux dépens aussi bien de ceux qui les ont précédés que de ceux qui s’apprêtent à les suivre, on demeure aveugle à ce fait que nos difficultés, réelles ou imaginaires, ne doivent pas leur existence à une génération mais plutôt à la société tout entière, à ses institutions, à ses conceptions, à ses manières d’agir, qui sont celles des jeunes et des vieux ensemble. Rejeter le blâme sur les baby-boomers revient à éviter de se questionner sur nos propres conduites, et permettre que subsistent inchangées les conceptions fausses qui sont à l’origine de nos maux actuels.
Ce serait une réaction plus saine, et en tout cas plus raisonnable, d’assumer que les fautes que l’on attribue à une génération sont en réalité celles de tout un peuple, au moins autant que ses succès, dont on ne manque jamais de se féliciter; et en tant que membres d’un tel peuple il nous est interdit de nous soustraire aux unes aussi bien qu’aux autres. Un philosophe français a dit au début du siècle dernier: «J’éprouve que je suis responsable d’un monde que je n’ai pas créé.» Il faut que toute réforme passe par là.
Notre génération, dit-on, est la première dans l’histoire qui devra vivre avec moins de fortune et d’aisance que la précédente. Comme nous l’entendons répétée si souvent, cette phrase. Elle est, évidemment, fausse – d’autres avant nous ont dû souffrir de calamités, la guerre, la famine, des catastrophes écologiques, qui dépassaient largement en gravité l’activité des syndicats – mais ce n’est pas son moindre défaut. Je me suis laissé séduire un temps par cette idée d’une génération des baby-boomers égoïste et jouisseuse, qui aurait compromis les conditions du progrès de nos sociétés en voulant trop rapidement s’adonner aux plaisirs. Aujourd’hui, cette idée me semble aussi fausse qu’hier je la croyais certaine. Elle paraîtra absurde de simplicité, l’explication qui va suivre, et pourtant elle est nécessaire si l’on veut faire taire définitivement cet étonnant verdict qui prétend rendre une génération coupable des ennuis de toute une collectivité.
Avant toute chose, il faut revenir sur le fait qu’une génération n’est guère autre chose qu’une abstraction, et par ailleurs fort imparfaite. Il n’est pas possible de dire en quelle année il faut faire débuter une génération, ni à quel moment elle s’efface pour faire place à une autre. C’est en vain aussi qu’on essaierait d’associer une mentalité spécifique à une génération: chacune est traversée d’une diversité de croyances originales et conflictuelles, aussi grande qu’elle compte d’individus. Une génération n’a rien non plus de statique: les opinions de ses membres changent en même temps qu’eux: il suffit du passage de quelques années, de quelques décennies peut-être pour la rendre méconnaissable, pour faire d’une génération de contestataires des adultes et parents responsables qui conduisent la société avec ordre et efficacité. Ce seul paragraphe devrait suffire à annuler l’accusation que l’on fait porter aux baby-boomers.
Observe-t-on que les enfants d’après-guerre, ce groupe d’hommes et de femmes qui approchent de leur retraite, soient particulièrement paresseux ou incompétents? C’est tout le contraire, et on me reprocherait à juste titre de m’étendre sur la rapidité des découvertes scientifiques, le bon fonctionnement de nos institutions, l’ardeur des employés à leur travail vérifiée par la multiplication des cas d’épuisement, qui sont tous le fait de notre époque. Qui de mes lecteurs, en regardant ses parents, a le sentiment qu’ils appartiennent à une classe indûment privilégiée; qu’ils n’ont pas mérité pleinement tous les bienfaits que leur travail leur a mérité?
Est-il vrai en retour que les conditions d’existence de la génération émergente ne soient pas si bonnes que celles de leurs aînés? Les jeunes de nos jours possèdent presque tous une voiture, dépensent des sommes folles en tenues vestimentaires, en divertissements, et sont malgré tout si ennuyés qu’il leur faut se distraire en voyageant à travers le monde; ces amusements étaient inconnus de nos parents, dont on dit qu’ils ont mieux vécu. D’autre part, les jeunes d’aujourd’hui possèdent-ils des valeurs plus austères que celles de leurs parents? Nullement: ils ne sont pas plus prévoyants, ils ne conçoivent pas plus d’enfants, ils ne sont pas moins enclins aux plaisirs, ils ne sont pas moins avides de sécurité. Lorsque les jeunes se plaignent qu’ils vivront moins bien un jour, lorsqu’ils reprochent aux plus vieux leur tendance au gaspillage, ce n’est pas cette attitude en soi qu’ils condamnent: ce qui transpire est bien plutôt un regret de ne pas pouvoir en faire autant, d’être en quelque sorte arrivé trop tard pour arracher leur part du festin général.
C’est donc se leurrer que de présenter la génération des baby boomers, ainsi que l’ont fait certains, sous la forme d’un intermède fâcheux duquel il reviendrait à présent à une génération mieux avisée de réparer les erreurs. Les torts que l’on peut imputer aux baby boomers ne lui sont pas propres, et ils participent de tendances qui sont appelées à survivre largement à l’influence de la génération qui les a vu se généraliser. On reproche aux baby-boomers de manquer d’initiative et de s’en remettre trop souvent à l’intervention de l’État, et pourtant les jeunes ne font pas autre chose lorsqu’ils défilent dans les rues pour réclamer le gel des frais de scolarité. On pourrait ajouter des exemples de ce type à l’infini.
Tandis que l’on place sur les épaules de nos aînés l’entière responsabilité de cette impression de stagnation qui jette son ombre sur notre temps, tandis qu’on les accuse de s’être accaparés la richesse de la collectivité aux dépens aussi bien de ceux qui les ont précédés que de ceux qui s’apprêtent à les suivre, on demeure aveugle à ce fait que nos difficultés, réelles ou imaginaires, ne doivent pas leur existence à une génération mais plutôt à la société tout entière, à ses institutions, à ses conceptions, à ses manières d’agir, qui sont celles des jeunes et des vieux ensemble. Rejeter le blâme sur les baby-boomers revient à éviter de se questionner sur nos propres conduites, et permettre que subsistent inchangées les conceptions fausses qui sont à l’origine de nos maux actuels.
Ce serait une réaction plus saine, et en tout cas plus raisonnable, d’assumer que les fautes que l’on attribue à une génération sont en réalité celles de tout un peuple, au moins autant que ses succès, dont on ne manque jamais de se féliciter; et en tant que membres d’un tel peuple il nous est interdit de nous soustraire aux unes aussi bien qu’aux autres. Un philosophe français a dit au début du siècle dernier: «J’éprouve que je suis responsable d’un monde que je n’ai pas créé.» Il faut que toute réforme passe par là.


2 Comments:
Ce message a été supprimé par l'auteur.
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ilias, at 13 janvier, 2008
Bonjour,
Post vraiment intéressant. Merci pour ce cmmentaire tres instructif sur le "choc de génération". Je t'ai répondu par blog intérposé sur http://livinglifelive.blogspot.com/2008/01/les-generations-se-suivent-et-se.html
Dis moi ce que t'en pense.... ;)
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ilias, at 13 janvier, 2008
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